Comment les grands médias «manufacturent le consentement» de l’opinion publique, leçon 358

La soi-disant objectivité journalistique des grands médias est bien pratique pour ne pas attirer l’attention du grand public sur les pires exactions des grands criminels à cravates qui tirent les ficelles de nos politiciens marionnettes. La semaine dernière, comme toutes les autres par ailleurs, nous en donne moult exemples.

Ce n’est pas que les grands médias ne donnent pas du tout la parole aux acteurs de la société civile qui dénoncent les abus de pouvoir et les violences étatiques, non. Ils ont généralement droit à leur petit paragraphe, une fois que le grand titre et le chapeau ont bien orienté l’article sur les « faits », c’est-à-dire un événement bien souvent abstrait de toute référence éthique, bien noyé sous les normes implicites, qui sert le statut quo des privilèges éhontés d’une « overclass » qui ne dit pas son nom. Ouf…

Des exemples ? D’abord ceci, publié hier dans le journal Le Monde :

LuxLeaks : prison avec sursis pour les lanceurs d’alerte français

Extrait :

« Dans un silence solennel, devant une salle remplie de supporteurs venus soutenir un frère, un ami, un voisin, ou simplement un lanceur d’alerte, le président du tribunal d’arrondissement du Luxembourg a déclaré, mercredi 29 juin, Antoine Deltour et Raphaël Halet « coupables » de « vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires », mais aussi « de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires ».

Tous trois étaient poursuivis dans l’affaire dite Luxleaks, qui a éclaté après la révélation de centaines d’accords fiscaux confidentiels passés entre des multinationales et le fisc luxembourgeois. « Cash investigation » avait consacré une émission entière sur le sujet, en 2012. La publication de ces « rescrits fiscaux » par le consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), en 2014, avait ensuite provoqué un vaste scandale qui avait touché jusqu’à Jean-Claude Juncker, l’ancien premier ministre luxembourgeois et actuel président de la Commission européenne. Un an après ces révélations, une directive européenne imposait aux Etats de l’Union de s’échanger de telles informations.

Antoine Deltour, qui va faire appel, comme Raphaël Halet, a aussitôt regretté une décision qui « revient à condamner les avancées réglementaires que les révélations à l’origine de l’affaire “LuxLeaks” ont impulsées. Si vous voyez passer des milliards d’euros qui contournent les règles fiscales de manière douteuse, le tribunal vous enjoint de fermer les yeux et de n’en parler à personne ». Son avocat, Me William Bourdon, a, lui, dénoncé un jugement « contraire à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, et qui exprime la face la plus conservatrice de l’Europe, celle qui n’a qu’une obsession : entendre les intérêts privés plutôt que les citoyens ». »

Bien sûr, on rapporte les propos de l’avocat de Deltour. Mais on cherche une voix journalistique, une voix indépendante, comme celle d’Anne-Marie Voisard qui en connaît un bout sur le sujet (elle travaillait aux Éditions Écosociétés lors des poursuites bâillons de deux minières totalisant 11 millions de dollars contre le livre Noir Canada) et qui commentait l’affaire en ces termes :

« Agir dans l’intérêt général. Contribuer à lever le voile sur des pratiques d’optimisation fiscale douteuses. Voilà qui n’immunise pas, de l’aveu même du tribunal, le lanceur d’alerte contre une condamnation pour vol, fraude informatique et violation du secret professionnel et du secret des affaires. Voilà une « justice » qui ne s’encombre même plus de masquer ses partis pris. »

C’est cette subjectivité responsable et assumée que craignent comme la peste les grands médias. Parce ces mots viennent chercher ce qu’il y a de plus humain en nous. Parce que ces mots montrent le caractère proprement révoltant de l’affaire. Alors que ce qu’on ressent à la suite de l’article du Monde c’est plutôt quelque chose comme « C’est ben plate, c’est ben maudit, mais qu’est-ce tu veux, c’est d’même… ». Et, dans le pire des cas : « Personne n’échappe à la justice… »  Alors que c’est très exactement le contraire ! Quand t’as une belle cravate chère, d’habitude, tu peux très bien échapper à la justice…

Un autre exemple de ces grands titres et de ces expressions que les grands médias nous tartinent à pleine page et qui finissent pour nous rentrer dans le subconscient par le seul fait de la répétition c’est ce « Three Amigos » que l’on voit partout depuis quelques jours pour décrire la rencontre entre Barak Obama, Justin Trudeau et Enrique Peña Nieto, le président du Mexique. Trois amis, donc. C’est beau l’amitié, non ? Qui peut être contre ça, c’est comme la vertu…

N’empêche, il faut se tourner du côté de Telesur, la chaîne latino-américaine non soumises aux diktats de Washington pour lire sur cette rencontre un titre comme :

Mexico Massacred Its Citizens and Nobody Seems to Have Noticed

Et pour nous rappeler pourquoi des événements troublants qui se déroulent actuellement au Mexique et pourquoi Nieto devrait être tenu responsable de telles violations des droits humains par son armée :

« It all began when a group of rural, elementary school teachers closed a highway that runs through the small, mostly indigenous town of Nochixtlán. They were protesting the government´s neo-liberal education reforms and in favour of the release of two top teacher union activists, who had been taken as political prisoners a week earlier.

Instead of negotiating with the protesters, or using limited force to liberate the highway, the federal government decided to violently quash the uprising. Peña Nieto sent hundreds of masked police officers armed with high-powered automatic rifles and tear gas to run off the protesters. In response, the surrounding communities called for reinforcements. Church bells ran, a form of SOS call to the surrounding villages, and hundreds of residents appeared on the scene in support of the peaceful teachers. Although some of the reinforcements did throw rocks and launch fire crackers at the riot police, none of the protesters were armed nor were the lives of law enforcement officials put at risk.

The police acted with desperate vengeance. According to eyewitness accounts, plain clothes police first set fire to buses and cars in order to create the impression of chaos and thereby “justify” the upcoming brutal attack. The uniformed agents then opened fire on the innocent crowd. Nine protesters were killed, dozens wounded and many others arbitrarily arrested by law enforcement, who grabbed anyone they could get their hands on. Amid the chaos, the police even interrupted a family funeral taking place in the town cemetery to haul off to jail dozens of the attendees who had no connection to the protests.”

3 amigos

Chose certaine, ce n’est pas notre cher ex-médecin du régime archi-répressif d’Arabie Saoudite et accessoirement premier ministre du Québec, Philippe Couillard, qui va confronter Nieto là-dessus. Comme il l’a affirmé sur toutes les tribunes lors du passage de Nieto à Québec en début de semaine, « le Mexique va dans la bonne direction ». Considérant les nombreux profs tués récemment par l’armée mexicaine, ça promet pour le Québec !

Et quand un organisme sérieux comme Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) veut faire la job, il se voit tout simplement écarté de la seule tribune lui permettant de s’adresser directement à Nieto. Ça se passait lundi dernier et le journal Le Soleil, de Québec, titrait, en mettant en valeur comme d’habitude le point de vue du pouvoir :

Pas de censure politique au déjeuner causerie, jure la Chambre de commerce

Extrait :

«  La Chambre de commerce et d’industrie de Québec jure que ce n’est pas pour des raisons politiques que des membres du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) se sont vu refuser lundi l’entrée au déjeuner-causerie avec le président mexicain Enrique Peña Nieto.

Huit membres du CDHAL, qui avaient acheté leurs billets mercredi sur le site de la Chambre de commerce et obtenu une confirmation avec la procédure pour assister à l’événement, se sont vu indiquer dimanche en soirée que leurs inscriptions étaient annulées faute de places disponibles.

Selon la coordonnatrice Marie-Ève Marleau, le fait que son organisme soit très critique envers l’administration d’Enrique Peña Nieto et qu’il dénonce régulièrement les violations des droits humains au Mexique a sûrement joué un rôle dans la décision. »

C’est ce parti pris subtil mais constant pour le pouvoir en place, celui de l’argent, fort éloigné de tout idéal démocratique réel, que met en scène jour après jour les grands médias dans les grands titres, dans les expressions utilisées, dans le point de vue présenté en premier, dans le cri du cœur révolté à juste titre devant tant d’injustice relégué par le journaliste comme un simple « point de vue », souvent à la fin de l’article, plutôt que d’en faire l’angle principal de l’article qu’appellerait une responsabilité subjective engagée dans notre époque, la seule position journalistique défendable.

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